
Extraits de Presse (suite de la première page de la "Dépêche Quotidienne") Une atmosphère lourde Après avoir eu connaissance de la tuerie, nous imaginions que les fermes se trouvaient en pleine montagne, éloignées du centre de Palestro. Quelle ne fut pas notre surprise quand on apprit que toutes ces propriétés se trouvaient entre 5 et 6 kilomètres de Palestro, en bordure de la route nationale, exception faite toutefois de la ferme Chatenay distante d’environ 2 kilomètres de la route, sur une piste qui grâce à un pont de bois suspendu traverse l’oued Isser. Depuis samedi, une atmosphère lourde pesait sur la région. Les Français-Musulmans semblaient plus renfermés, plus sombres que de coutume. Mercredi matin, jour de marché, le village de Palestro n’avait pas connu l’affluence habituelle hebdomadaire. De plus ceux qui y étaient venus ne parlaient presque pas, semblaient gênés dès qu’on leur adressait la parole, surtout s’il s’agissait d’un Européen. Le pays était en état d’alerte, l’armée envoyait dans les djebels, patrouille sur patrouille tant et si bien d’ailleurs qu’une patrouille en reconnaissance sur la rive droite de l’oued Isser aperçut de l’autre côté un groupe de quelques militaires qu’ils saluèrent de la main et qui répondirent « ça va ». Or ces militaires n’étaient autres que des fellagha en uniforme habillés exactement comme nos militaires. Comment voulez-vous dans ces conditions que de pauvres agriculteurs après une journée harassante de labeur ne commettent pas eux aussi une tragique erreur de personnalité qui devait leur être fatale. |  | Les fermes Servat et Bénéjean C’est ainsi que, munis de ces premiers renseignements, nous quittions Palestro, hier matin vers 7 heures 30. Nous savions que les fermes Servat et Bénéjean se trouvaient à 5 ou 6 kilomètres du village en bordure de la route nationale N°5 sur le côté gauche à la sortie d’un virage assez sévère les cachant presque totalement à la vue de l’automobiliste non averti. Nous savions aussi que les sept victimes de cette tragédie y avaient été massacrées. Arrivés à l’endroit indiqué, 20 mètres de piste nous conduisaient à la première ferme, propriété appartenant à Mme Veuve Georges Becker et dont le gérant était Mr Alphonse Servat. Imaginez une grande cour intérieure carrée : à gauche, un atelier et un appartement ; face au portail d’entrée, une vaste remise pour tous les outils et les tracteurs ; à droite, dans le coin, la maison de « maître », une modeste demeure mitoyenne d’un garage et des écuries. Seuls signes de vie dans cette ferme désormais abandonnée : deux oies qui semblent peureusement se cacher derrière le château d’eau et un pauvre chien qui attend silencieusement devant le portail entrouvert qui donne accès à l’appartement de ses maîtres. Au milieu de la cour, un tracteur est là, comme si son conducteur venait de le quitter à l’instant pour quelques minutes de repos. Un soleil radieux inonde de lumière ce domaine au pied de la montagne. Tout est calme et pourtant une large flaque de sang à quelques mètres du tracteur, ainsi qu’une traînée sortant de la maison, montrent que quelques heures auparavant des vies humaines ont cessé d’être. Nous pénétrons dans la maison et les traces de sang laissées lors du transfert des cadavres effectués la veille au soir en pleine nuit nous conduisent dans une pièce qui, quelques heures auparavant, n’était qu’un salon où vivait une famille heureuse. Au milieu de la pièce, un tapis de laine grise attire irrésistiblement nos regards : un large cercle rouge le macule. C’est là qu’est tombé Mr Alphonse Servat (né le 28 août 1895 à Marengo) foudroyé à bout portant par une décharge de fusil de chasse. A gauche de la pièce, contre le mur, deux fauteuils, témoins muets de ce drame, paraissent tendre leurs bras vers les assassins. A hauteur de tête, la tapisserie ressemble à une mosaïque, tant les rafles de mitraillette se sont acharnées sur les deux malheureuses femmes qui occupaient ces deux sièges. A cet endroit sont mortes Mme Alphonse Servat (née Claire Olivier le 6 janvier 1896 à Tefeschoun) et sa belle-fille (née Jeannine Sintès le 15 août 1923 à Rouïba) Dans le fond de la pièce, à gauche, sur une cheminée, un enfant bouclé adresse un adorable sourire vers un petit divan qui se trouve en face, contre le mur. Sur ce dernier, le jeune Gérard Servat, âgé de 4 ans et demi, assista horrifié au massacre de sa mère et de ses grands-parents avant de s’évanouir lui-même sous les balles d’un tueur sans pitié. Il devait reprendre connaissance dans les bras du juge de paix de Palestro en criant ces mots entrecoupés de sanglots : « Ils ont tué maman ». D’après les premières constations, il ressort que vers 18 heures 15, un groupe de 3 hommes armés pénétra dans la ferme, surprenant Mr Lucien Servat (né le 17 janvier 19.. à Tipasa) et son père près du tracteur. Ayant emmené Mr Alphonse Servat dans le salon ainsi que les femmes et l’enfant, un des fellagha resté près du tracteur contraignit Mr Lucien Servat à mettre la machine en marche afin de couvrir les détonations qui, quelques instants plus tard, allaient faire la première victime. Et ce n’est qu’après que les 3 tueurs s’acharnèrent sur le reste de la famille et, avant de s'en aller, mutilèrent affreusement les corps de Mr. Servat et de son fils et profanèrent celui de Mme Servat. Gérard restera le seul témoin de cette tuerie. |
Le cœur lourd, nous repartions et 100 mètres plus loin, nous arrivions devant la ferme Bénéjean où, seul, un matelas à demi calciné devant le perron, laissait présager le drame qui s’était déroulé. Au bruit de notre moteur, un Musulman vêtu d’une vieille capote, emprunté dans ses gros godillots, s’approcha de nous avec des yeux encore exorbités. Et la conversation s’engagea en arabe : « Je suis Lounici M’hamed (et pour prouver ses dires, il nous tendait sa carte d’identité), je suis le gardien. Mr Bénéjean c’était comme mon père, il y avait 15 ans que je travaillais chez lui.» Nous pénétrons derrière lui dans la cour de la ferme. Là encore seuls signes de vie, deux chiens et quelques poules, tandis, que dans l’étable, quatre vaches et deux mulets tirent sur leurs chaînes. Un fil de fer est tendu entre deux murs de la cour. Deux mouchoirs y sèchent. Sous l’un d’eux, deux briques recouvrent une petite tache de sang marquant l’endroit où Mr André Bénéjean (né le 18 juin 1926 à Aïn-Taya) est tombé, le crâne fracassé par une balle en plein front. A trois mètres de là, une autre brique indique où est mort Mr Michel Bénéjean (né le 15 décembre 1889 à Chébli). Sous un appentis, quelques sacs de ciment vides, rassemblés en un petit tas, forment l’oreiller sur lequel Mme Michel Bénéjean (née Claire-Marie Roque le 27 février 1901) rendit le dernier soupir dans les bras de son fils Emile (né le 25 février 1925 à Rouïba) et qui ne fut que blessé. En effet, les déclarations du gardien corroborent celles du rescapé de cette tragédie. Laissons parler Mr Emile Bénéjean que tout le village appelle familièrement « Milou » et que nous avons retrouvé à l’hôpital de Ménerville où on le soignait pour une balle logée dans le haut de l’épaule, et qui, fort heureusement n’a pas traversé le poumon comme on le craignait avant-hier. « Il devait être 18h15, nous venions de terminer notre travail et mon père nous avait invités à boire un verre dans la cuisine «– nous devions d’ailleurs, hier matin, lors de la visite de la ferme, retrouver sur la table de la cuisine une bouteille de vin rosé entamée et trois verres ». Mon frère André se dirigeait vers le portail pour profiter des derniers rayons de soleil, tout en lisant le journal. A ses côtés se trouvaient notre gardien, Lounici, ainsi que Bison et Dick, les deux chiens. Quelques instants plus tard, Lounici appelait mon père en lui disant : « Mr Bénéjean, des militaires te demandent » et nous vîmes arriver André et le gardien encadrés par trois hommes armés, mitraillette ou fusil au poing, casqués, vêtus militairement. Dans un excellent français, l’un d’eux, qui semblait être le chef, nous demanda de l’essence et se présentant nous dit : « Je viens de l’Aurès, j’appartiens à l’Armée de la Libération Nationale, n’ayez pas peur, nous ne vous ferons aucun mal, nous ne sommes pas des criminels ». A signaler que les premières personnes qui se sont rendues sur les lieux furent : Mr Tupin, juge de paix ; Mr Larrose, juge de paix suppléant ; Mr Guidici, maire de la cité ; et bien entendu le lieutenant-colonel Fossey-François, commandant le secteur de Palestro. « Ma mère, qui avait entendu les bruits de notre conversation, sortit sur les entrefaites. A cet instant, l’un des hommes armés s’avança et dit : « nous voulons de l’argent ». Mon père lui répondit : « vous savez en général nous n’avons pas beaucoup d’argent disponible, nous avons ici 10.000 francs, je vais vous les chercher si vous le voulez ». Le chef du groupe repoussa brutalement celui qui venait de parler et qui d’ailleurs me semble être un visage connu de la région et lui ordonna « retire toi » puis se tournant vers mon père : « nous ne voulons pas de votre argent, que veux-tu qu’on fasse avec 10.000 francs ? » « Il me demanda ensuite de lui donner toutes nos armes, ce que je fis immédiatement, car j’avais toujours les mitraillettes braquées sur moi. Sentant peut-être le danger qui nous menaçait, mon père dit aux rebelles : « ne nous faites pas de mal, nous ne sommes que des ouvriers qui travaillons la terre pour vivre ». Les rebelles nous ordonnèrent à cet instant (20 minutes au moins s’étaient écoulées depuis leur intrusion dans la cour) de nous mettre en ligne. Mon frère se trouvait près du perron, dans la cour, ayant mon père à 3 mètres de lui, la main dans celle de ma mère. Moi-même je me trouvais près de l’appentis. Et soudain sans autre explication, les trois hommes tirèrent, deux avec des mitraillettes, le troisième avec un fusil de chasse (dont la balle devait atteindre André Bénéjean en plein front). Dès les coups de feu je me jetais à terre. Avant de se retirer, l’un d’entre eux s’avança vers moi qui ne bougeais toujours pas et tira le coup de grâce. Bien que blessé, je restais immobile. Les rebelles nous croyant tous morts pénétrèrent alors dans la maison, répandirent de l’essence et mirent le feu. Puis ils se retirèrent. Je n’osais pas bouger. Cependant quelques minutes plus tard, qui me semblaient un siècle, je relevai la tête et constatai que mon père et mon frère avaient cessé de vivre. A ce moment d’autres rafales de mitraillette résonnèrent dans ma tête. Je compris que les Servat subissaient le même sort que ma famille. Me relevant je m’aperçus que ma mère respirait encore et que dans un dernier sursaut elle était venue tomber près de moi, sous l’appentis. Je la relevai doucement et je plaçai quelques sacs vides sous sa tête. Ouvrant les yeux elle eut la force de me dire : « Mon fils prend la voiture, vas t-en, pour moi tout est fini ». Glacé jusqu’au plus profond de moi-même, souffrant mais encore plein d’espoir, je réussissai à aller jusqu’à la voiture et j’arrivai comme un fou à Palestro où je donnai l’alerte ». Tel est le triste récit que nous a fait « Milou » Bénéjean, récit qu’il confirma à son cousin germain Mr. William Bénéjean ainsi qu’au juge de paix. Les enquêteurs et les forces de l’ordre, malgré la promptitude de leur venue, ne devaient retrouver que trois cadavres dans cette cour sinistre à la lueur des phares des véhicules et leurs efforts ne portèrent que sur l’extinction de l’incendie qui commençait à prendre de l’ampleur. Protection dérisoire, huit jours auparavant la famille Bénéjean avait fait installer à chaque fenêtre des plaques d’acier percées de meurtrières afin de pouvoir soutenir, le cas échéant, un siège en règle. Ils ne pouvaient prévoir qu’ils seraient attaqués en plein jour et dans leur cour. Ramenant les corps, les forces de l’ordre ne se doutaient pas, en passant à 20 mètres de la ferme Servat, que là aussi un drame atroce s’était déroulé. Ce n’est que plus tard … (illisible)… Les fermes Mary et Chatenay Comme les deux autres, celle de M. Mary n'était qu'à une centaine de mètres à peine de la route nationale qui mène à Constantine. Heureusement pour lui, M. Mary s'était absenté de sa ferme pour acheter des cigarettes au village de Palestro. Fous de rage, les fellagha tuèrent toutes les bêtes de l'étable et même le chien, Ritou, qui était attaché à une chaîne dans la cour.
Tout comme Mr Mary, Mr Chatenay l’a vraiment échappé belle. Vers 19 heures il arrivait au volant de sa 203 à sa ferme, il s’aperçut que le portail était grand ouvert alors que normalement les ouvriers restant au domaine le ferment consciencieusement. Une légère côte permet d’accéder au portail. Passant en première, Mr Chatenay était à environ 25 mètres des bâtiments, lorsqu’un individu toujours vêtu militairement surgit de derrière le portail, épaula et tira dans sa direction. Heureusement la balle était dirigée sur la droite et traversa seulement l’aile de la voiture pour s’écraser contre le montant de la portière. Le rebelle disparaissait aussitôt dans la cour intérieure de la ferme, sans doute pour alerter ses complices. Mr Chatenay n’avait qu’une seule chose à faire : il fit demi-tour et rentra à tout vitesse donner l’alarme à Palestro. Par manque de sang-froid, heureusement d’ailleurs, une vie humaine a été ainsi épargnée. Si le fellagha ne s’était pas montré, Mr Chatenay surpris certes par le portail ouvert mais confiant tout de même, aurait pénétré dans sa ferme, ce qui aurait signé son arrêt de mort. Par ailleurs les autres bandits tentèrent d’incendier les bâtiments mais sans y parvenir, ayant utisé du mazout pour arriver à leurs fins. A la ferme Pons Poursuivant notre triste tournée, nous reprenions la route nationale en direction de Thiers et après quelques kilomètres (9 exactement après Palestro) dans un cul de sac, à la sortie d’un virage apparaissait la ferme de Mr Raymond Pons, entourée de fils de fer barbelés : le seul moyen de défense possible, car sa position du point de vue militaire était strictement indéfendable. Nous y avons retrouvé Mr et Mme Pons encore sous le coup de l’émotion et qui s’apprêtaient à quitter définitivement cette ferme où après 12 ans d’efforts Mr Pons avait réussi à mettre en valeur des terres en friches auparavant. Voici comment il nous raconta lui-même l’attaque dont il fut l’objet :« Il était 18h40 (toujours la même heure à quelques minutes près). Ma femme préparait le dîner dans la cuisine et moi-même faisais dans mon petit bureau, face à la porte d’entrée de la cour, les comptes de la journée. J’entendis le portail grincer tandis que mon chien aboyait. Je sortis sur le pas de la porte et me trouvai en présence d’un militaire armé d’une mitraillette, qui se précipitant à mon devant, me cria : « Haut les mains ». Dans un brusque reflex je sautai en arrière et repoussai violemment la porte. A cet instant, la rafale partait et ouvrait de nouveau la porte mal fermée. J’avais déjà mon revolver à la main (un petit 6.35 à barillet) et lorsque l’individu se présenta face au couloir, nous tirâmes en même temps. Il eut certainement plus peur que moi, car il se sauva sans demander son reste. Sautant dans une pièce voisine, je tirai une nouvelle balle dans sa direction, à travers les vitres. Je crois bien l’avoir touché, car je le vis tituber. Mais hélas, je n’ai trouvé aucune trace de sang. C’est à cet instant qu’un coup de mousqueton (la douille de la balle a été retrouvée) traversa une deuxième porte qui se trouvait un peu plus loin et vint finir sa course près du lit où s’était réfugiée ma femme. Je me rendis compte alors qu’il y avait deux autres rebelles qui accompagnaient le premier et qui tout comme lui prenaient la fuite vers la montagne proche. Perdant manifestement mon sang-froid (on l’aurait perdu à moins), je ne m’occupais plus que de ma femme car je craignais qu’elle eût été touchée. Je ne pensais même plus au mirador que j’avais installé sur mon toit et où je laissais en permanence une arme qui m’aurait permis de faire mouche sur les trois fuyards. « Mais je tremble encore à l’idée que mon fils, actuellement mobilisé dans une unité rurale, à Palestro comme sergent, aurait pu arriver au même instant. Il m’avait averti, en effet, qu’il viendrait coucher ce soir-là à la maison et heureusement pour lui, il parvint à la ferme quelque 10 minutes plus tard. Nous l’avions tous échappé belle. « J’aurais d’ailleurs dû me tenir mieux sur mes gardes. J’avais déjà été attaqué (sans arme) une quinzaine de jours plus tôt et je dus mon salut qu’à l’envoi d’une fusée-parachute qui eut pour effet l’arrivée, 10 minutes plus tard, d’une patrouille stationnée à Thiers. D’autre part, un de mes amis musulmans m’avait engagé, vendredi soir, à quitter ma ferme. Je le fis samedi car j’accompagnais en même temps ma fille à son pensionnat à Alger et confiant, malgré tout, je rentrai lundi soir. Mon ami musulman que je rencontrai me dit alors : « Tu es revenu Raymond, tu as eu tort, la nuit dernière, des fellagha m’ont imposé pour 50.000 francs et j’ai payé car c’était l’argent ou la gorge. J’ai même dû emprunter 15.000 francs pour compléter la somme. Ces prédilections devaient malheureusement se révéler exactes. Aussi, aujourd’hui, comme vous le constatez, je pars (et pourtant à juste titre Mr. Pons est considéré dans la région comme un « dur »). » Notre conversation prenait fin comme arrivaient sur les lieux Mr de Vivie de Regie, sous-préfet de Bouïra, accompagné de Mr Dumont, administrateur et du capitaine Martini, du GMPR de Bouïra. Mr le sous-préfet …(illisible)…. A Palestro Après avoir assisté aux obsèques de Mr Bossert, maire d’Haussonvilliers, Mr. Le préfet d’Alger, François Collaveri ; le général Olié, commandant civil et militaire de la zone opérationnelle en Kabylie ; Mr le procureur général Susini ; Mr Pernet, directeur du cabinet du Préfet d’Alger, arrivaient à Palestro où ils allaient s’incliner devant les corps de la famille Bénéjean à la mairie et de la famille Servat à l’infirmerie municipale. Tout aussitôt après Mr Collaveri recevait la population européenne dans le bureau de Mr Guidici, le maire de la ville. A plusieurs reprises les cris fusèrent : « Nous en avons assez », « nous rendons tous les clés de nos fermes, nous les déposerons ce soir entre les mains de Mr Guidici ». Mais Mr Marcellin, conseiller général de l’arrondissement de Bouïra, prenait la parole avec son calme habituel, qui cachait mal une violente émotion : « C’est un nouveau cri d’alarme que je lance aujourd’hui ; vous comprendrez certainement l’état d’esprit des populations, elles n’en peuvent plus, on leur a fait trop de promesses ; maintenant elles ne croiront que les actes, mais il faut que ces actes soient immédiats si on veut éviter la désertion de nos campagnes ou ce qui serait pire, une véritable révolution, qui vous le savez, est impensable. Mais il ne faut pas oublier qu’ici il y a des hommes que le désespoir pousse à bout et qui sont prêts à accomplir les pires folies. On est venu me demander : « Qui faut-il tuer pour arriver à obtenir satisfaction ». « Nous le ferons devait ajouter Mr … et Mr ... « Nous en avons assez, nous sommes prêts à mourir, mais pour quelque chose, nous ne voulons pas être tués bêtement sans nous être défendus ». Mr. Collaveri déclare … Dans sa réponse Mr Collaveri a déclaré : « Je veux avant tout que vous sachiez que l’homme qui est ici est conscient de la gravité de l’heure et de la précarité de notre situation. Je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour vous défendre. Je suis pénétré du sentiment de l’Algérie comme vous l’êtes vous-mêmes. Je sais qu’à Paris, trop souvent, les choses ne sont pas vues sous leur angle véritable et que nous nous heurtons parfois à une grande incompréhension. « Mais il y a ici quelques hommes qui sont convaincus que l’on est arrivé au point de rupture : Mr. Le Ministre Lacoste s’en est rendu compte dès son arrivée et vous pouvez être certains qu’en ce qui me concerne, comme ce qui est de lui, nous ferons tout pour vous donner satisfaction ». De nouveaux cris fusèrent : « Nous sommes prêt à tout », « Nous en avons assez, que la France nous dise de partir si elle ne veut pas nous défendre, laissez faire l’armée, prenez des décisions tout de suite » et pour terminer sur cet appel angoissé « Et ce soir, où allons nous coucher ? ». Les autorités responsables ont conféré avec une délégation de la population de Palestro A la suite de la réunion assez houleuse qui eut lieu dans les locaux de la mairie de Palestro, Mr le Préfet annonça qu’il allait tenir une importante réunion. Les personnes présentes demandèrent que MM. … et … assistent en tant que représentants de la population, ce qui fut accepté. Au cours de cette réunion des mesures d’urgence furent prises et d’autres de plus longue haleine envisagées. Les obsèques des sept victimes ont lieu aujourd’hui Ce matin à 8 heures aura lieu, à Palestro, la levée des corps des quatre membres de la famille Servat. Mr et Mme Bénéjean et leur fils André ont, en effet, été transportés dès hier soir dans leur petite villa de Surcouf avant d’être inhumés à Rouïba, l’après-midi à 14h 30. Les obsèques de MM. et Mmes Servat auront lieu également aujourd’hui, à Berard. La « Dépêche Quotidienne » s’incline douloureusement devant les dépouilles de ces malheureuses victimes et présente aux familles si cruellement atteintes l’expression de ses plus vives condoléances. | |
Des images qu'on ne peut oublier. | "Guerre de libération et populisme hégémonique" Le chroniqueur Mouloud Feraoun, dans le journal qu'il a tenu de 1955 à 1962, s'étonne de la brutalité sanguinaire et de la violence aveugle de la guerre quand le 9 mars 1956, près de Palestro, les rebelles mitraillent de modestes fermiers. En l’espace d’une année de guerre, l’enthousiasme des libérateurs des premiers jours a disparu, le chroniqueur s’abandonne à la stupeur. |

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